L’histoire de la vie sur Terre est étroitement liée aux changements environnementaux, et ce, à de multiples échelles spatiales et temporelles. Les changements climatiques observés et prévus pour le 21e siècle, notamment le réchauffement de la planète, sont d’une ampleur comparable aux plus grands changements mondiaux survenus ces 65 millions d’années.

Les engagements mondiaux actuels ne limiteront au mieux le réchauffement climatique qu’à 2,7-3,7 °C, soit plus de trois à quatre fois le réchauffement déjà ressenti. À ce jour, toutes les discussions et accords internationaux concernant le changement climatique ne sont axés que sur les conséquences socio-économiques directes des émissions de gaz à effet de serre… sans prendre en compte la mutation des écosystèmes naturels dont les conséquences sur le bien-être humain sont pourtant énormes. Petit décryptage.

Par Marine Dodet – Naturopathe scientifique, formatrice et conférencière

Les « biens et services » de la nature

Le bien-être des sociétés humaines est étroitement lié à la capacité des écosystèmes naturels et modifiés à produire un large éventail de « biens et services ». Ces services écosystémiques sont les bénéfices que les humains retirent des écosystèmes.

Par exemple, les services d’approvisionnement regroupent l’ensemble de la nourriture, des combustibles et matériaux, ou encore des médicaments utilisés en santé humaine et animale (les plantes médicinales sont à la base de plus de 50% de tous les médicaments vendus sous ordonnance).

Les services de régulation concernent la régulation du climat, des inondations, la pollinisation ou une diminution du risque de pullulation de pathogènes pour l’agriculture et la santé humaine (ce service étant d’autant plus assuré que la biodiversité locale est élevée).

La nature nous fournit également de nombreux services immatériels, qu’il s’agisse de beauté, de spiritualité, d’éducation ou de source d’inspiration pour la société humaine. De la santé de ces écosystèmes dépend donc le bien-être humain, indéniablement. Et la biodiversité est le fondement de l’ensemble des services écosystémiques.

La redistribution des espèces

Des mouvements d’espèces…

Bien que les limites de l’aire de répartition géographique des espèces soient dynamiques et fluctuent dans le temps, le changement climatique pousse à une redistribution universelle de la vie sur Terre. Pour les espèces marines et terrestres, la première réponse au changement climatique consiste souvent à changer de lieu afin de rester dans les conditions environnementales préférées.

Globalement, les espèces terrestres de l’hémisphère nord tendent à migrer vers le Nord et à monter en altitude, où les températures sont plus adaptées à leurs besoins. En mer, les espèces se déplacent vers des eaux plus froides à des profondeurs plus grandes.

Parce que différentes espèces réagissent à des vitesses et à des degrés différents, les interactions clés entre les espèces sont souvent perturbées et de nouvelles interactions se développent, menant à des modifications rapides dans le fonctionnement des écosystèmes.

… aux conséquences agricoles importantes

Ces redistributions d’espèces ne sont donc pas sans conséquences pour l’être humain. Elles sont notamment susceptibles d’entraîner des changements importants dans l’offre des produits alimentaires.

Par exemple, on estime qu’en moyenne 34 % des terres forestières européennes, actuellement recouvertes d’arbres à bois précieux, tels que l’épinette de Norvège, ne conviendront que pour la végétation de chênes méditerranéens d’ici 2100, ce qui réduira considérablement les retombées économiques pour les propriétaires forestiers et l’industrie du bois.

Bien sûr, inversement, certains déplacements d’espèces d’intérêt pour l’homme assureront leur abondance relative. De même, les effets indirects de ces changements climatiques sur les réseaux trophiques (chaînes alimentaires) devraient aggraver les effets directs sur les cultures. Les recherches prévoient notamment une modification importante de la répartition et de l’abondance des espèces de vertébrés qui contrôlent actuellement les ravageurs des cultures dans les états européens.

Ces changements climatiques conduiront donc nécessairement à un déplacement géographique de nombre de productions agricoles, à l’image du café, dont les principales régions productrices devront se déplacer.

Et des impacts graves sur la santé humaine

Les changements dans la répartition et la virulence des agents pathogènes d’origine animale, qui représentent déjà 70 % des infections émergentes, sont également susceptibles de nuire gravement à la santé humaine.

Les mouvements de moustiques en réponse au réchauffement planétaire constituent une menace pour la santé dans de nombreux pays en raison de l’augmentation prévue du nombre de maladies connues et potentiellement nouvelles. La maladie la plus répandue transmise par les moustiques, le paludisme, représente depuis longtemps un risque pour près de la moitié de la population mondiale, avec plus de 200 millions de cas enregistrés en 2014. Le paludisme devrait toucher de nouvelles zones avec la migration vers les pôles et en altitude du moustique vecteur, l’anophèle.

Au Canada, et probablement en Europe, ce sont les changements climatiques qui ont permis aux populations de tiques de s’établir dans de nouvelles régions démographiques, apportant avec elles la maladie de Lyme (et de nombreuses autres co-infections), à l’origine d’un problème de santé publique important.

Les conditions météorologiques extrêmes

Outre le réchauffement global, les changements climatiques se manifestent également sous la forme d’évènements météorologiques extrêmes.

Sécheresses, inondations, vagues de chaleur sont autant de phénomènes apparaissant comme de plus en plus fréquents et dont les impacts directs et indirects sur la santé humaine sont loin d’être négligeables. Ainsi, la variabilité des températures est en soi reconnue comme un facteur de risque de décès lié à la chaleur, avec une association robuste entre la proportion de journées chaudes et les taux de mortalité.

La littérature épidémiologique fait également état de risques accrus de blessures, de maladies et de mortalité dus à des phénomènes météorologiques extrêmes, au stress thermique, et à la violence liée à la chaleur, aux maladies respiratoires et cardio-vasculaires et aux maladies liées à la dégradation de la qualité de l’air. Un rapport de synthèse publié en 2009 estimait que le changement climatique était responsable de la perte de 5,5 millions d’années de vie rien qu’en 2000, confirmant ainsi que le changement climatique constituait la plus grande menace pour la santé humaine au 21e siècle.

De plus, nous ne sommes pas tous égaux face aux impacts des changements climatiques. Les évènements liés au climat devraient avoir un impact majeur sur les personnes à mobilité réduite (enfants, personnes âgées et personnes handicapées), ou ayant des problèmes de santé mentale préexistants, les communautés qui dépendent étroitement de l’environnement naturel pour leur subsistance, et les populations vivant dans les zones les plus exposées au changement climatique, telles que les régions côtières. Les personnes à faible revenu subissent également de manière disproportionnée les impacts les plus négatifs.

Et la santé mentale ?

Alors que la littérature médicale fait de plus en plus état des problèmes de santé physique liés aux changements climatiques, les impacts sur la santé mentale ont été moins pris en compte. Pourtant, les spécialistes s’accordent de plus en plus à penser que de nombreux effets néfastes du changement climatique seront psychologiques et que ces effets sur la santé mentale seront généralisés, profonds et cumulatifs.

Des impacts nombreux…

Un grand nombre de problèmes de santé mentale liés au climat ont déjà été documentés à la suite de changements climatiques et environnementaux aigus et à long terme : taux élevés d’anxiété et de troubles de l’humeur, réactions de stress aiguës et troubles de stress post-traumatique, fréquence accrue de violence et conflits, augmentation de la toxicomanie et de l’alcoolisme, fortes réactions émotionnelles telles que le désespoir, la peur, l’impuissance et les idées suicidaires, diminution du sens de soi et de l’identité suite à la « perte du lieu ».

… pour des publics très variés

A priori, le changement climatique et les phénomènes météorologiques connexes affecteront principalement les personnes présentant des vulnérabilités préexistantes. Par exemple, la plupart des conditions météorologiques défavorables – vagues de chaleur, inondations ou sécheresses – risquent d’aggraver le stress des personnes et des communautés touchées et d’aggraver les conditions de celles qui souffrent déjà de problèmes de santé mentale.

Et qui concernent majoritairement les enfants

À ce titre, les enfants et les jeunes ne sont pas épargnés. Les quelques études portant spécifiquement sur les enfants montrent que les jeunes sont particulièrement vulnérables à ces impacts.

Les fondements sociaux de la santé mentale et physique des enfants sont menacés par le spectre des effets profonds d’un changement climatique incontrôlé, notamment l’instabilité communautaire et mondiale, les migrations de masse et l’intensification des conflits. Évidemment, tous ne seront pas également touchés.

Ceux qui vivent dans les zones géographiques les plus exposées aux impacts du changement climatique et/ou dont l’infrastructure est plus faible sont les plus vulnérables. Les enfants des pays en développement (85 % du nombre total d’enfants dans le monde) et les personnes défavorisées vivant dans les pays industrialisés seront les plus touchés. Le changement climatique étant un phénomène mondial en pleine évolution, caractérisé par des responsabilités diffuses et des problèmes complexes de justice sociale, la réponse aux menaces croissantes pour la santé et le bien-être humains représente clairement un défi sans précédent pour la santé publique.

Aucune responsabilité humaine n’est plus profonde que la charge de chaque génération de prendre soin de la génération qui la suit. Selon les projections actuelles, les adultes d’aujourd’hui constituent peut-être la dernière génération à même de prendre les mesures urgentes nécessaires pour offrir un monde vivable aux enfants et aux générations futures. Alors agissons à tous les niveaux.

Nous pouvons tous participer aux efforts mondiaux visant à réduire la menace du changement climatique en préconisant des politiques climatiques efficaces et opportunes à tous nos niveaux d’influence. Et cela commence à la maison et dans nos communes !